CONVERSATION EN HYPHE 

EXPOSITION « FORÊT » , LES GLACIÈRES DE LA BANLIEUE - G5 - BORDEAUX

Avril/juin  2019
 

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L’heure est venue pour nous humains désorientés, habitants d’un monde sclérosé et passablement embrumé de regarder autrement le monde qui nous entoure, d’écouter plus attentivement le murmure de la nature et d’aller guidé par sa complainte « marcher dans la forêt » selon l’expression de Janine M.Benyus . 

Cette autre société à part entière, niée, méconnue ou ignorée, se révèle être fondamentale et porteuse d’avenir pour tous. Faire l’expérience du sous-bois, observer sous le bois pour mieux comprendre la vie et rendre visible l’invisible, cet autre territoire hyper-connecté où tout fait sens, tel sera le fil conducteur de ce projet. 

Dans ce dispositif, je ne donne pas une vision trop subjective et sensible de la forêt afin d’ éviter de rendre compte d’un monde rêvé, sublimé, enchanté, simple projection ou simulacre sans sub- stance réelle. Je pars plutôt de l’Idée en me préoccupant moins de l’apparence des choses que de leur apparition, de ce qu’elles sont intrinsèquement. En montrant les modes opératoires de la nature je créé un Environnement propice à l’expérience. Le visiteur part ainsi dans , et sous la forêt pour pénétrer dans l’autre territoire , explorer la partie invisible, interne et profonde de ce monde secret pour mieux comprendre son fonctionnement ,et se faisant, se reconnecter au monde et à lui même . Il fait l’expérience de cet univers forestier qui ne fonctionne pas seulement par voie aérienne mais aussi et surtout par voie souterraine, espace essentiel le plus développé physiquement. De récentes recherches prouvent que les arbres et autres végétaux mais également les différents organismes vivants comme les champignons, les insectes ou les bactéries sont connectés entre eux par un système complexe dont la transmission s’opère par voix chimique ou électrique. Les champignons participent activement à ce réseau, selon le même principe qu’internet par fibre optique, en développant un système filamenteux, appelé hyphe qui as- sure la continuité en cas de rupture. Un seul champignon peut mettre en relation plusieurs forêts. Cette activité appelée « WOOD WIDE WEB » représente une toile imperceptible à l’oeil nu et insaisissable par sa taille. 

Les différentes structures ou oeuvres reliées entre elles, par un lien physique ou visuel, rendent compte de ces méandres, de ces connexions souterraines qui nous font appréhender la force du cycle de la vie, de son caractère entropique, incontournable et immuable.
Elles forment un ensemble qui montrent « l’impermanence » et la transformation continue de toute chose, dans cet « environnement fluide » propice à une interaction entre tous les organismes vivants qu’il soient sur, ou, sous terre. Un espace lisse, « Aformel » selon la définition de Deleuze sans forme , ni sujet, ni objet bien défini, mais peuplé de forces et de flux. Un univers mouvant, sans ancrage ni limite, fait de substances , qui selon Anne-Marie Mol , « s’écoulent, se mélangent, se transforment, et se solidifient parfois en des formes plus ou moins éphémères qui peuvent se dissoudre ou se reformer sans pour autant que la continuité du processus ne soit interrompue. ». Chaque ligne est un flux et chaque organisme vivant un enchevêtrement de ligne. Interrompre la connexion peut être fatale car selon Tim Ingold la vie n’est pas contenue dans les limites absolues de formes fixes de même qu’il n’y a pas de caractère absolue de la limite entre organisme et environnement. 

Pénétrer sous le bois, c’est ici contempler le plafond du monde invisible et infini, s’élever vers le règne végétal comme on contemple la voute d’une grotte ornée, ou celle d’une cathédrale gothique aux scènes célestes pacificatrices ou menaçantes. C’est le départ d’une connexion multiple propice à une communication hybride qui rend compte d’un écosystème complexe ou se rencontre trois univers l’animal, le végétal et le règne fongique. C’est comprendre que chaque protagoniste participe à la vie de l’autre par un système très élaboré de liens et d’entraide. La forêt a beaucoup à nous apprendre d’un point de vue sociétale et écologique. Tout y travaille en symbiose et tout s’y recycle, une chaine des possibles dont l’homme aurait tout intérêt à observer de très près en adoptant ces modes opératoires.

 

Cette environnement artistique biomimétique révèle ce vaste réseau où rien ne manque, où tout a son utilité et sa fonction. Dans ces entrailles méconnues, point de sobriété gratuite, mais « une construction artistique et architecturale » selon Karl Blossfeldt, savamment orchestrée qui sous des airs exubérants et parfois ornementaux, ne produit que des formes utilitaires mais au combien aboutie sur le plan artistique. La complexité, issue, d’une énergie primitive, obéit à une logique interne, mobile, et très réactive. 

Aller dans un environnement forestier ou son avatar artistique , sous le houppier, ou sous le bois , dans cet univers « ouvert » sans contour ni ligne séparant le ciel de la terre , sans limite entre le gazeux et le solide c’est interagir avec lui. Acte aujourd’hui indispensable pour comprendre ce qui nous relie au monde dans lequel nous vivons et enrayer le massacre systématique perpétré par les activités industrielles à l’encontre de la nature.  

Karinka Szabo-Detchart.

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