IKHNOS

 

PROBABILITÉ D’UNE ARCHÉOLOGIE FUTURE

 

En biologie, les Ichnofossiles présentent des restes de dépôts, d’empreintes, d’oeufs, nids, bioérosion ou de n’importe quel autre type d’impression. Ils rendent visibles les résultats de l’activité d’organismes en liaison avec leur environnement spécifique. 

Aujourd’hui, notre emprunte plastique sur la nature est telle que l’on peut facilement imaginer les débris de notre civilisation que découvriront , à travers les roches sédimentaires, les archéologues du futur.

Une stratigraphie de nos sols après changement climatiques et montée des eaux pourrait effectivement révéler une tout autre catégorie de fossile attestant du déclin de notre civilisation. Ces « restes » pourraient révéler les ruines polluées de notre production artificielle et imputrescible et les résidus de notre activité industrielle à l’ère des énergies carbonées. ILs prouvent notre incapacité à recycler, à digérer une matière  non naturelle, dont l’utilité et l’usage a été relativement courte par rapport à la durabilité de sa toxicité dans notre écosystème.

Il parait urgent d’engager une réflexion dans nos sociétés contemporaines, sur la production, l’usage et   la valeur que l’on accorde aux matériaux qui varient selon leur provenance. Il va de soi que instinctivement nous accordons plus de valeur à des pierres, cailloux, bois issus de la nature et travaillés par l’homme ,même s’ils présentent des irrégularités ou défauts, que ceux conçus de manière industrielle par la machine comme le béton ou le plastique , lisse et homogène. La fascination romantique que nous entretenons pour les ruines d’un bâtiment ancien fait de pierre et de bois travaillé manuellement, n’a pas son équivalent dans les ruines bétonnées ou plastifiées d’une mégalopole  contemporaine reléguées au rang de gravats. Les premières sont empruntes du geste de l’homme, les secondes de la machine et donc réduites à l’état de moyen en vue d’une fin sans beauté intrinsèque. Les matières industrielles dont notre planète est recouverte ne peuvent se décomposer d’elle même, ni servir de nouveaux , et deviennent des icônes fantomatiques et mortifères, homogènes et stables, copie d’une beauté éloignée de la Beauté au sens universel du terme selon Kant. 

Dans cette oeuvre en travertin, ancienne margelle devenue gravats, la roche retrouve une certaine liberté dans sa fonctionnalité et acquière une nouvelle  forme de beauté. Elle fusionne avec  des moulages d’emballages en plastique coulés dans du béton, et devient emblématique d’une crise majeure. Les textures, lisses, rugueuses, granuleuses, polies s’opposent et se répondent à travers une multiplicité formelle. La perfection du moulage et la finesse du grain du béton engendrent une certaine stabilité dans cet apparent chaos de roches déchiquetées. L’oeil cherche, s’interroge, passe d’un état d’apaisement à un mouvement plus vagabond. Ces volumes nous questionnent et nous obligent à réfléchir à notre consommation, notre rapport à la matière naturelle , à son exploitation, à notre production industrielle et polluante ; tout fait sens vers plus de responsabilité.  Présentés groupées ces modules nous renvoient à l’image futuriste d’une mégalopole à l’ère de anthropocène. Ikhnos apparait comme une trace de notre lente décadence , l’agonie d’une humanité dévoyée . Elle révèle  ce que nous avons  fabriqué sans se projeter, et montre ce que nous ne voulons plus sans pour autant pouvoir nous en défaire. Ikhnos se mue en cité ,non sans valeur mais à valeur négative ajoutée . L’oeuvre devient le signe de notre rupture avec La Nature comme puissance active - appelée par Spinoza dans L’Éthique, Natura Naturans en opposition à Natura Naturata, nature créée et passive - et renvoie à  la dette à payer à la terre.    

  Karinka Szabo-Detchart 

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